La Verte

La VerteCette
année-là, j’avais déjà fait plusieurs fois le Mont Blanc et
puis Michel Fagot m’avait demandé d’accompagner une cordée de
l’organisation voisine dans la face Nord du Chardonnet. Je les
avais suivis en « solo » profitant de leur trace. Allégé
d’une corde de rappel et du matériel, c’était la liberté
totale. Une épaisse croûte de neige couvrait la glace. Je n’avais
qu’à suivre tranquillement dans les énormes marches, contemplant
« LA VERTE », montagne mythique sur ma droite. Et puis
il y avait les cours de neige et de glace organisés avec Jean-
Michel Escremi m’emmenant au sommet de la Petite Verte. Assis au
sommet, la vue sur la face Nord y est superbe. Il y a l’arête des
Grands Montets, presque inaccessible, barricadée par des immenses
tours qu’il faut contourner, escalader, descendre pour retrouver
des fines lames d’arêtes qui mènent à d’autres tours de plus
en plus inaccessibles, le genre de course de haute montagne où la
retraite est impossible, seulement accessible à des alpinistes
d’envergure où le second doit être aussi fort que le premier.
J’avais toujours envisagé d’y aller avec Bernard Gysen. Le
destin en a décidé autrement.

Et puis il
y a le Nant Blanc «  a buttress in the middle of no-where »,
énorme face sortant des ténèbres de la marmite du glacier du
« Nant Blanc » flanquée à droite par les Drus. Cette
année, elle filait blanche, toute droite vers le ciel.

La forme,
l’envie, tout y était. Il me restait une semaine avant
l’organisation du cours « d’entraîneur BLOSO » dont
j’avais calqué scrupuleusement le programme sur celui de « guide
de haute montage » de L’ENSA, bien que tous les candidats
n’aient pas le niveau adéquat. Soit.

Et puis il
y avait Franky Boeye qui lorgnait la Verte. Il avait déjà fait la
face Nord du Col de La Verte en hiver avec Bernard Gysen, mais il lui
manquait le sommet. Alors nous avons fait nos sacs pour se faire
plaisir.

Tard
l’après-midi nous sortons du téléphérique des Grands Montets.
La neige est molle, mouillé, lourde. En tapant des pieds, des
grandes plaques se détachent et partent en avalanche. Étions-nous
inconscient, trop confiants ? Méfiants quand même, nous
rejoignons l’arête de la Petite Verte. Un léger brouillard nous
cache la face. Nous peinons à trouver une cheminée de descente
pour rejoindre le glacier alors que le copieux « pique-nique »
dans le sac devrait nous donner des ailes. La nuit commence à
tomber quand nous installons nos rappels. Plus de deux cents mètres
de descente. Tout y est dégoulinant, l’eau pénètre partout. Nos
chaussures font floutch-floutch et je ne parle pas de la plateforme
où il faut installer le bivouac. Sortir notre matériel ici équivaut
à de gros ennuis si on doit passer la nuit sur la montagne. Nous
décidons d’attendre stoïquement grignotant quelques biscuits.
Mais avec le froid, notre patience est vite épuisée. Allons sur le
glacier… louvoyant…, ne voyant que dalle…, des crevasses qui
s’ouvrent partout…, qu’on passe à plat ventre, sur le dos, à
la nage, qu’on explore involontairement, qu’on remonte au
prussik… La gloire… et toujours cette neige grasse, mouillée…
Il ne gèlera donc jamais dans ce pays de merde… ?! Mais il y
a aussi des gros rires quand on sort de ces souricières, secouant
nos vestes en crachant la neige. Nous arrivons quand même à la
rimaye. Le jour se lève tout doucement. Je fais une première
tentative et me retrouve cinq mètres plus bas. Il y a comme on dit
quelque part « un stuut ». Avec la chaleur, la belle
croûte de neige qui devait nous fournir un escalier jusqu’au
sommet est tout simplement partie en coulées et avalanches… Elle
forme maintenant au-dessus de la rimaye un mur surplombant haut d’une
bonne dizaine de mètres, d’une consistance plus que douteuse, mais
amortissant bien les chutes. Comme on est là pour notre plaisir,
les tentatives et les chutes se succèdent. Franky arrive à passer…
C’est du gâteau, mais avec beaucoup trop de crème-fraiche… !

A
défaut de la belle croûte de neige, les longueurs sur les pointes
avant de nos crampons se suivent dans une glace bleue faisant
exploser les mollets. Une longueur diabolique m’amène aux rochers
que j’essaye d’aborder le plus
La Verte haut possible. La glace y est
presque verticale, extrêmement dure. Les broches n’entrent pas.
Pour la première fois, je suis inquiet. L’eau coule sur les
rochers couverts d’une fine couche de glace. Battre en retraite ?
Franky me rejoint et essaye de tailler et d’installer un relais
quelques mètres plus bas. Il me laisse son sac et part dans une
longueur qui est de loin la plus délicate de ma carrière. Quinze
mètres plus haut, dans un équilibre plus que précaire, il arrive
à mettre un clou qui rentre à peine de quelques centimètres :
protection illusoire… Toujours crampons aux pieds, prenant appui
sur cette fine couche de glace, il avance doucement… Il arrive à
bout de corde… Il faut libérer le relais… Tant pis… Dans la
glace s’épaississant, il arrive à enfoncer une broche.
Immédiatement, je reçois le sec tant espéré. Comme d’habitude,
je passe en force, faisant éclater cette couche de glace qui part
avec un bruit de carillon… Le rocher en dessous est impraticable…
Il ne me reste que la corde pour le rejoindre… Sacré Franky !
La route vers le sommet ne peut plus poser d’obstacles majeurs…
Maintenant nous avons tout le temps. De toute façon, avec la chaleur
et le soleil de plomb, la descente est impossible. Nous en profitons
pour attaquer le fameux casse-croûte. J’étais passé chez le
coiffeur…, grosse erreur : mes oreilles et mon pif ne sont que
d’énormes cloques ! Je confectionne un mouchoir autour de mon
casque et un bout de carton jaune comme protection de mon nez. Selon
l’angle de vue, j’ai l’air soit de Laurence d’Arabie soit du
vilain petit canard. Nous finissons quand même par rejoindre le
sommet. La vue sur la vallée de Chamonix est superbe, mais une
énorme corniche nous cache partiellement le glacier d’Argentière.
Il est trop tôt pour descendre et il y a toujours ce soleil qui
tape. Pour le reste, personne, pas la moindre trace. Sommes-nous les
premiers de la saison ? Finalement, nous nous décidons. Il faut
rejoindre le col et le couloir Whymper. Peut-être pourrions-nous
déjà descendre un peu par les rochers ? Franky s’engage sur
la corniche. Maintenant, il est à bout de corde. C’est à mon
tour. Un bruit strident, comme le sifflement d’un serpent qui passe
entre mes jambes, rejoint Franky à sa gauche juste au moment où il
se retourne… La corniche !!! J’arrive à garder mon
équilibre… Je vois Franky prêt à sauter…, j’espère du bon
coté… Il faut quelques secondes, beaucoup de secondes avant que le
bruit infernal de l’avalanche monte jusqu’à nous, reflété par
les contreforts du Chardonnet où elle butte contre la moraine. Elle
a coupé la trace du refuge d’Argentières sur plusieurs centaines
de mètres. En bas, il doit y avoir de la casse…, beaucoup de
casse : il y avait des cordées devant, derrière. Beaucoup de
peur, des cordées qui font demi-tour… Nous suivons l’hélico qui
monte au refuge…


Finalement,
c’était une belle journée, une journée pleine de miracles… Oui
mais nous, nous sommes toujours sur la Verte, là où il ne gèle
pas, là où il fait trop chaud, pris au piège ! Nous finissons nos
dernières réserves, faisons du thé… Puis il faut bien y aller
si on ne veut pas geler sur place – façon de parler – trempés
comme nous le sommes. Je descends à bout de corde tirant une
tranchée dans le couloir Whymper, fouillant dans la neige espérant
trouver un clou ou une hypothétique cordelette de rappel, faisant
bien attention de faire des marches pour Franky. Quand mes talons
heurtent le rocher, c’est chaque fois la glissade. Quand je fais
une plateforme pour faire relais, j’ai l’impression que tout va
se débiner d’un moment à l’autre. Franky descend avec des
précautions de sioux… ; sacré montagnard ! A l’époque,
il valait mieux ne pas savoir le nombre de personnes, que j’ai
connues et que je peux malheureusement compter aujourd’hui, qui se
sont tuées dans ce couloir. C’est clairement un des endroits le
plus dangereux que je connais. La nuit tombe alors que nous devons
traverser pour sortir du couloir et en rejoindre un autre, passage
clef de la descente. Il ne nous reste qu’à attendre debout sur une
de ces plateformes fuyantes. Heureusement, la neige durcie diminue le
danger, mais le vent se lève. La poudreuse tourbillonne autour de
nous empêchant une vue d’ensemble, nous frigorifiant sur place.
Finalement, le jour se lève, la descente continue à un rythme de
plus en plus soutenu. Nos pas portent maintenant sur la neige. La
chaleur de l’effort nous réchauffe et nous sentons qu’après
deux nuits blanches, la fin de la course est proche.

Il y a des
courses qui sont restées dans ma mémoire parce qu’elles étaient
belles, difficiles, aventureuse, à la limite de mes possibilités,
parce qu’il y a eu de incidents. La « face Nord de la Verte
par le Nant Blanc » y est restée parce qu’elle était pleine
d’émotions… J’y étais avec un Franky en pleine forme… Parce
qu’on en a vu de toutes les couleurs, des « VERTES »
et des « PAS » murs.


PS et
morale de l’histoire:

Quand les
voies dans la face Nord ou les grands couloirs de la Verte sont en
condition, la descente par le Whymper reste souvent problématique…
et sans traces à la montée, trop tard dans la journée, sans
connaissance parfaite du terrain ou dans le mauvais temps, cette
descente devient un fameux traquenard et probablement le problème
majeur de la course.