Une rencontre avec Jean
Gaudin, à l’occasion de la fête des guides valaisans début juin
à Evolène, va être l’occasion de boire quelques verres de Fendant
et d’échafauder des projets de course…
Les septuagénaires que
nous sommes, d’abord réticents, vont se laisser persuader de reprendre
une fois encore, une dernière fois peut-être, piolet et crampons !
Jean nous séduit avec
ses belles paroles et nous convainc « Ce sera une jolie balade entre
3.600 m et 3.800 m, avec comme récompense une nuit au refuge italien
Lambronecca au-dessus du Val d’Ayas, accessible aussi par la vallée
de Champoluc. Vous verrez, c’est un véritable restaurant et le confort
y est remarquable. »
Dès le premier juillet,
nous sommes attentifs aux prévisions météo et la tension monte. Le
temps est instable, les foins sont toujours sur pied et les moutons
marqués de taches rouges et vertes sur le dos trompent leur impatience
avant leur prochaine montée dans les hauts alpages en broutant l’herbe
de la vallée…
Comme entraînement nous
allons jusqu’à la cabane de la Tsa.
Sentier bucolique sous
la forêt de mélèzes traversé par des cascatelles à l’eau argentée
et bruyante avant de retrouver le plein soleil suspendu au-dessus de
blocs qui compliquent la progression jusqu’à l’arrivée.
Petite halte méritée,
une bouteille de Goron bien frais servi par la gardienne qui accueille
les alpinistes depuis vingt ans !
Je feuillette le livre
du refuge des années quatre-vingts et retrouve les traces de mon passage
lors de notre ascension du Pilier du Tsalion… le 30 juillet 1980 !
Les ans ont passé… Nadine et moi sommes très émus.
A la descente, elle chute.
Gros hématome au bras et une vilaine coupure !
Premiers soins, bandage
et désinfection en rentrant. Le bras passera par toutes les couleurs…mais
rien de grave.
Vendredi quatre juillet,
départ pour Zermatt vers sept heures.
Une certitude, la météo
sera favorable jusqu’à demain soir. La chance est avec nous. Montée
confortable en téléphérique puis en cabine jusqu’au Petit Cervin !
Une seule langue, le japonais !
En haut, les skieurs
s’en donnent à cœur joie. Ici, c’est l’hiver en été !
Près de nous, le Cervin
se dresse et s’accroche dans le ciel, au loin, la Dent Blanche s’affaisse
sous la brume de chaleur et jette un regard sur la Dent d’Hérens
à l’allure altière. Spectacle grandiose baigné de silence et pureté.
Un rêve passe mais déjà
Jean nous encorde et c’est parti…
Nous suivons plusieurs
cordées en route pour le Breithorn, d’autres en reviennent déjà.
Beaucoup de monde sur la trace.
Il est onze heures ! L’immense
champ de neige est en condition et porte nos pas sans trop enfoncer
mais pour combien de temps ?
Tout va bien, nous descendons…
jusqu’à 3.600 m ! Jean a tenu ses promesses !
Mais bientôt la pente
se redresse en rejoignant des traces qui montent au Castor et au Pollux…
Je me risque : « Jean,
tu nous avais dit qu’on atteignait la cabane à 3.400 m. Donc en descendant ! »
Jean ricane. « Oui,
mais avant il faut remonter jusqu’à 4000 m. » Je reste muet et
n’ose plus rien dire car notre ami Gaudin est resté très susceptible…
A ma gauche, des grimpeurs
sont aux prises avec le Liskamm, à ma droite, d’immenses séracs
bleuâtres et quelques grandes crevasses nous narguent en silence. Une
rencontre inattendue : une skieuse, seule, en compagnie de son chien !
Nadine, Christine et Claudine sont silencieuses, ça grimpe toujours
et la neige commence à mollir !
Qu’est-ce que je fais
ici ? A mon âge, je devrais me contenter de parcourir les bisses, bien
à plat et à l’ombre !
L’altitude est bien
présente et nous ralentissons ! Jean, de temps en temps, se tourne vers
moi avec un grand sourire aux lèvres.
Trop tard pour renoncer,
il faut continuer…
Puis c’est la descente
plus infernale que la montée. La neige ne porte plus et c’est de
plus en plus fatigant. Six cents mètres de dénivelée jusqu’au refuge
perché à 3400 m. Chaque pas nous rapproche de notre oasis perdu sur
un rocher entouré de glace, mais que c’est dur ! Nous sommes fatigués !
Il est seize heures !
Accueil chaleureux du gardien, tout heureux de revoir Jean. Nous sommes
reçus comme des rois !
Chambrette pour quatre
personnes, sanitaires en sous-sol impeccables, salle de séjour inondée
de soleil… bar bien achalandé !
Thé chaud puis une bouteille
de rouge italien délicieux. La fatigue s’envole…
A l’apéritif, nombreuses
rondelles de saucisson et quelques petits toasts gratuits ! Au menu :
des pâtes à l’entrée suivies de viande et légumes et enfin une
crème maison. Une dernier bouteille puis nous montons nous coucher.
Il est vingt heures trente!
Le soleil brille toujours sur les immenses séracs suspendus dans le
vide. Nuit au sommeil léger mais suffisant !
Quatre heures trente !
Le réveil de mon portable se manifeste. Sonnerie cruelle et obstinée.
Il fait toujours nuit. Copieux déjeuner puis équipement fastidieux.
Réglage du baudrier et des crampons, à la frontale, sur la terrasse !
Le vent souffle violemment, il fait glacial !
Cinq heures trente ! Départ
silencieux ! Le souffle est court, l’effort pénible. L’organisme
répugne à dépenser une telle énergie dès le départ. Et pourtant,
il va falloir, avec nos vieux diesels, se hisser six cents mètres plus
haut…
Je suis perplexe, des
pensées négatives m’assaillent… Ce n’est plus de mon âge…
c’est la dernière fois, j’ai été piégé par mon orgueil…
Puis doucement, la lumière
inonde les sommets, glisse sur les pentes vertigineuses et nous atteint
en plein effort comme une offrande sur nos épaules endolories.
Huit heures trente! Le
plus dur est fait ! Des cordées sont, depuis longtemps déjà, engagées
sur le Liskamm… Gros points noirs en équilibre entre ciel et neige.
Court arrêt ! Il ne faut pas traîner, les conditions sont excellentes
en ce matin de début juillet. Il faut en profiter.
Quatre cents mètres
de descente, nous retrouvons Castor et Polux, eux aussi bien fréquentés
depuis l’aube.
La pente se redresse
de nouveau, encore deux cents mètres de dénivelée pour rejoindre
le point de départ pour le Breithorn.
Le moral joue, nous accélérons.
Les forces reviennent. Comme disait Georges Janty : « C’est dans
la poche ! »
Encore un petit effort !
Nous sommes à cinq cents mètres de la gare du téléphérique. Ouf !
Baudriers et crampons dans le sac.
Les skieurs sont toujours
là.
Il est onze heures, c’est
fini et nous sommes heureux.
Jean avait raison, ce
n’était qu’une belle balade pour vous les jeunes !
J.-P. COBUT
